Interview de Rémi Lange pour le journal du festival Cinémabrut qui a présenté L'Œuf dure le 21 septembre 2019 à 20h30 au Videodrome 2 - Marseille.
- Tu as une intense filmographie, des courts et de longs, qui ont pas mal tourné dans différents festivals et même en salles pour certains. Comment expliques-tu que la frontière en cinéma "underground" et cinéma plus classique soit parfois très poreuse et parfois complètement fermée ?
Le cinéma poétique, qui joue donc plus sur la forme que le fond, plus sur l'esthétique que le scénario, ce cinéma dit "underground", considéré comme un art, ne fait pas d'entrées. Les marchands le marginalisent donc de leur système commercial, des films industriels dits "narratifs classiques grand public". Le cinéma qui existe en dehors d'un scénario ne peut recevoir d'aides financières puisque, sans scénario, aucune chaîne de télé, aucune commission du CNC ne vous financera... Les acteurs et les techniciens qui tournent dans un film expérimental bien souvent ne peuvent être payés. Un film qui ne paye pas son équipe, qu'elle soit artistique ou technique, ne peut avoir l'agrément du CNC. Or un film sans agrément ne peut recevoir de subventions du CNC, d'aide d'UNIFRANCE, concourir aux CÉSAR, etc. Donc un film expérimental sans agrément est éjecté du système commercial. C'est aussi le cas des films de fiction indépendants, autoproduits, avec acteurs et équipe technique, qui ont donc tout à fait l'aspect d'un film classique industriel... Juste pour des raisons d'argent (ils ont été produits de façon sauvage avec des bénévoles), ils sont éjectés du système commercial. Ce qui est un paradoxe injuste car, d'un côté, on autorise des films tournés dans un cadre associatif, de façon bénévole, à obtenir un visa d'exploitation (qui coûte cher !) pour une sortie en salles et, de l'autre côté, on n'autorise pas ces films à exister car sans aide ils ne peuvent avoir un attaché de presse, des publicités et donc le film est mort-né.... Moi j'ai la chance d'avoir trouvé un distributeur - Destiny films - qui a sorti mes deux derniers longs métrages de fiction produits sans agrément, mais je dois être un cas rare parmi celles ou ceux dont les films sortent en salle... Mais moi quand je sors un film, parce qu'il est pauvre, mon film ne reçoit pas d'aide et est donc noyé dans la masse, étouffé... et ne vit pas longtemps ! En France, le système du cinéma n'aide pas les pauvres... Ce sont les films tournés de facon bénévole qui devraient être au contraire aidés. Quelques cas de cinéastes français intéressants, qui mixent cinéma "esthétisant" et cinéma classique avec acteurs et scénario, arrivent à trouver des producteurs qui obtiennent l'agrément pour sortir leurs films en salle. Mais ils restent peu nombreux à pouvoir créer un cinéma libre, affranchi de règles, à pouvoir briser "officiellement" la frontière entre cinéma underground et cinéma classique... Bertrand Mandico, Yann Gonzales, Hélène Cattet et Bruno Forzani... J'en oublie sûrement mais ils sont peu...
- Quel est ton rapport au cinéma, dans la mesure où tu y documentes ta vie, mais tu la fictionnalises aussi beaucoup ? Comment tu opères cet aller-retour entre fiction et documentaire ?
Depuis le début, depuis Omelette en 1993 donc, j'aspire à casser les frontières. Frontières géopolitiques entre les pays, mais aussi entre les corps (mettre en valeur les corps différents, en situation de handicap les "freaks", les corps abîmés par telle ou telle maladie, etc.), entre les classes sociales (obtenir une meilleure répartition des richesses), entre les sexes (pas de différences entre les hommes, les femmes, les trans, les intersexes), entre les sexualités (homosexualité, hétérosexualité, bisexualité, pansexualisme avec le fist que je ne pratique pas mais qui est révolutionnaire : on peut fister un homme ou une femme quelle que soit sa sexualité ou son corps : il suffit d'avoir un bras ou un moignon !), entre les formes (expérimentale ou classique, abstrait ou figuratif, fiction ou documentaire), les genres (homme, femme, trans, non binaire), les gens (casser la frontière notamment entre les personnes filmées et le spectateur, le miroir sans tain du spectateur voyeuriste classique est cassé comme, quand à la fin de L'Œuf dure, les personnages regardent les spectateurs dans les yeux)... Tout ça pour atteindre une seule chose : l'humain... Donc casser la frontière entre fiction et documentaire participe de cette philosophie de la vie qui consiste à chercher cette "frontière poreuse à but humanitaire". Pour mon film Omelette (réalisé en 1993 mais sorti en salles en 1998) mon intention était de reprendre les codes formels du film de famille, tout en subvertissant le fond, c’est-à-dire en substituant au sujet « heureux » du film de famille un sujet « malheureux ». Je voulais me réapproprier non pas tant la thématique du film de famille que son « esthétique » : ses surexpositions, sous-expositions, ses flashes d’images, son montage à la hache, ses changements brusques de mise au point, ses flous, ses tremblements, ses images qui sautent, ses bruits de micro... Donc utiliser la forme du film de famille ou du journal filmé tout en racontant une histoire qui semble être la tienne mais qui est le pur fruit de ton imagination est pour moi la recette idéale pour créer un documenteur qui brouille les pistes entre le réel et l'imaginaire. On peut jouer aussi, même dans le cas d'un faux documentaire sur soi-même comme L'Œuf dure, dans le cadre d'une pure autofiction donc, avec les codes de narration du film classique : le champ-contrechamp, la multiplication des points de vue pour obtenir un regard omniscient, la musique qui est rajoutée pour souligner ou renforcer une émotion, etc.
- Comment fabriques-tu un film ?
En écho à cette porosité des frontières, je choisis une personne non-professionnelle, entre l'amateurisme et le professionnalisme donc, qui a une forte personnalité, un charisme, la "tchatche facile", une forte capacité d'improvisation, bref un don naturel pour le jeu et la comédie, je prends une personne pour laquelle j'ai du désir (et qui a du désir pour moi, notamment celui d'entrer dans mon univers) et lui fais porter le masque du personnage principal de mon film. Cet artifice est fin et léger cependant. En effet, j'utilise ce qu'elle est réellement (ses mots, sa façons de parler, parfois même ses vêtements donc sa façon de s'habiller...) pour la modeler à ma guise : soit je l'intègre à mon univers déjà écrit (selon des dialogues et un scénario précis), soit je ponds rapidement une histoire autour de sa personnalité et on tourne en mode improvisation... Au niveau technique, malheureusement, faute d'argent, je ne tourne qu'en mode "dogme" avec un ou deux (rarement trois) caméscopes amateurs et sans aucune équipe technique (sauf pour L'Œuf dure où deux de mes amis artistes ont généreusement joué le temps de quelques scènes à l'assistant-réalisateur : Vassia Chavaroche et Philippe Barassat). L'avantage est la liberté de création : pas d'attente interminable pour installer les éclairages ou les mouvements de caméra et on se concentre sur la création de la scène pure et dure avec les acteurs... Parfois je leur passe la caméra pour qu'ils filment eux-mêmes... Une autre frontière est alors cassée : celle entre le filmeur et le filmé, entre le réalisateur et ses acteurs... C'est ça le cinéma brut, autoproduit : la liberté de création dans un partage humain.
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